Environ 30 000 chasseurs amateurs sont actifs en Suisse. Certains n'hésitent pas à parcourir le monde pour leurs séjours de chasse. Les catalogues de voyages de chasse proposent des formules incluant la chasse au bouquetin dans le Valais, au cerf élaphe en Europe de l'Est et à l'antilope en Afrique du Sud. Des salons de la chasse comme « JAGD & HUND » à Dortmund – le plus grand salon européen – réunissent chaque année ces acteurs du secteur dans un parc des expositions où armuriers, voyagistes et taxidermistes exposent côte à côte.
Ce que les chasseurs amateurs présentent comme un « lien avec la nature », de la « conservation » et un « contrôle de la population de la faune sauvage » s'avère, à y regarder de plus près, être une industrie mondiale des loisirs qui classe les animaux selon leur valeur en tant que trophées et la volonté de payer, utilise des territoires de chasse brevetés comme terrains de chasse exclusifs pour les visiteurs étrangers, esthétise la violence contre les animaux sauvages comme un produit de consommation lors des salons de la chasse et instrumentalise l'argument de la « protection des espèces » pour défendre une pratique rejetée par une large majorité de la population.
L’association de défense des animaux Tier im Recht qualifie le tourisme cynégétique de « discutable et hautement problématique » et documente la pratique régulière de la chasse aux trophées par des citoyens suisses, dont les trophées sont ensuite importés en Suisse. ProTier critique le fait que certains cantons suisses délivrent des permis de chasse pour des espèces recherchées comme le bouquetin à de riches chasseurs étrangers, incluant parfois le transport en hélicoptère jusqu’aux zones de chasse, et parfois pour des sommes à cinq chiffres en francs suisses. Une large majorité de la population suisse rejette la chasse aux trophées et soutient l’interdiction de leur importation. Ce dossier documente les faits, identifie les mécanismes économiques et les contradictions éthiques, et démontre pourquoi le tourisme cynégétique n’est pas un phénomène marginal, mais bien un révélateur de la nature même de la chasse récréative.
Qu'est-ce qui vous attend ici ?
- De l'expérience au forfait : comment fonctionne le tourisme de chasse récréative. Comment les organisateurs de séjours de chasse commercialisent les animaux sauvages comme des produits réservables, que contiennent les catalogues et qu'est-ce que cela révèle de l'image que le tourisme de chasse récréative se fait de lui-même.
- Cantons de chasse et trophées de bouquetins. Comment fonctionne le tourisme cynégétique en Suisse ? Quels cantons attirent les chasseurs étrangers ? Quels sont ceux qui les dissuadent ? Et pourquoi cette différence est-elle politiquement cruciale ?
- Chasse aux trophées à l'étranger : tarifs, safaris, importation de trophées. Que proposent les catalogues des organisateurs de safaris ? Combien coûte un animal ? Quels trophées les chasseurs suisses rapportent-ils chez eux ?
- JAGD & HUND et autres salons professionnels : comment une industrie se met en avant. Comment les salons de la chasse contribuent à normaliser les séjours de chasse, qui y expose, quels produits y sont présentés et pourquoi ils façonnent l’image publique de la chasse de loisir.
- L’économie du tourisme de chasse : qui en profite, qui en paie le prix ? Pourquoi l’argument de la création de valeur ne tient pas la route, où va l’argent et quelles alternatives existent.
- Éthique animale : quand la valeur d’une vie dépend de son statut de trophée. Que signifie classer les animaux selon leur valeur trophique ? Pourquoi cette pratique est-elle incompatible avec les principes modernes du bien-être animal ? Que révèlent les sondages sur l’opinion publique ?
- « Protection par l’usage » : L’argument le plus répandu et ses faiblesses. Pourquoi le lobby de la chasse s’appuie sur la rhétorique de la conservation des espèces, les failles de ce raisonnement et les alternatives existantes.
- Ce qui devrait changer : Revendications politiques concrètes : Interdiction d'importer des trophées, restriction des permis de chasse brevetés pour les étrangers, réglementation des foires de chasse.
- Argumentation : Réponses aux justifications les plus courantes du lobby de la chasse de loisir.
- Liens rapides : Tous les articles, études et dossiers pertinents en un coup d’œil.
De l'expérience au forfait : comment fonctionne le tourisme de chasse de loisir
Les organisateurs de séjours de chasse proposent désormais leurs offres comme des brochures de vacances à la plage : formulaires de réservation, avis, galeries photos et tarifs. Sur les sites web de prestataires tels que Jagdreisen Fabrig ou d’organisateurs de safaris internationaux, vous trouverez des offres dans plus de 20 pays sur les cinq continents. Ces offres comprennent l’accès aux territoires de chasse, l’hébergement, les services d’un guide de chasse local, les droits de chasse pour certaines espèces et la préparation du trophée. L’exportation du trophée peut également être réservée en option
Le langage des catalogues est révélateur. On y parle de « chasses de rêve », de « chances de succès », de « qualité du trophée » et d'« expériences inoubliables ». Les animaux sauvages ne sont pas présentés comme des individus dotés d'intérêts propres, mais comme des unités de performance dont le prix varie selon l'espèce, la taille et la rareté. Un sanglier coûte moins cher qu'un koudou, un koudou moins cher qu'un buffle – et un buffle aux cornes particulièrement impressionnantes plus cher qu'un buffle ordinaire. Le trophée est le produit ; l'animal, la matière première.
Cette logique ne se limite pas aux pays exotiques. Elle s'applique également aux offres de chasse dans les pays germanophones et en Suisse : le terrain de chasse constitue l'« expérience », le prix est le tarif, et le chamois, le cerf ou le bouquetin abattu est ce que le client emporte chez lui, en trophée ou en photo. Le tourisme cynégétique n'est donc pas l'exception au sein de la culture de la chasse, mais bien sa manifestation la plus extrême : ce qui peut encore se dissimuler sous les appellations de « tradition » et de « gestion de la faune » sur les terrains de chasse locaux apparaît sur les plateformes de réservation internationales dans toute sa froide logique économique.
Pour en savoir plus : La chasse en Suisse : vérification des faits, méthodes de chasse, critiques et mythes : 12 affirmations à examiner de manière critique
Cantons de chasse avec permis de chasse et trophées de bouquetins : le tourisme cynégétique en Suisse
En Suisse, le tourisme cynégétique n'est pas un phénomène marginal, mais une pratique encadrée politiquement et dont les modalités varient considérablement d'un canton à l'autre. L'accent est mis sur les cantons où la chasse est autorisée – c'est-à-dire ceux où les permis de chasse ne sont pas accordés aux exploitants de terres mais attribués par les autorités – et notamment sur des espèces prisées comme le bouquetin, le chamois et le tétras lyre. Certains cantons ont constaté que les chasseurs étrangers sont prêts à débourser des sommes importantes pour acquérir ces trophées
ProTier documente que le canton du Valais a par le passé délivré des permis de chasse au bouquetin à des chasseurs étrangers, incluant parfois le transport par hélicoptère vers les zones de haute montagne, pour des sommes à cinq chiffres en francs suisses. Rien ne prouve la nécessité objective de réglementer ces abattages ; les animaux ne meurent pas parce que leur population est excessive, mais parce que certains sont prêts à payer pour cela. Récemment, la chasse aux trophées de bouquetin a de nouveau été autorisée pour les chasseurs étrangers en Valais – une décision qui a suscité la controverse et alimenté le débat sur la proportionnalité de ces permis
Les Grisons démontrent qu'une autre voie est possible. Un représentant cantonal a expliqué à la SRF que le tourisme cynégétique n'est pas nécessaire : les chasseurs locaux sont suffisamment nombreux. En conséquence, les droits de permis pour les étrangers ont été fixés à un niveau si élevé que la pratique de la chasse devient économiquement non rentable : un permis de chasse en haute altitude coûte aux étrangers près de 14 629 francs suisses, soit environ vingt fois le prix pour les locaux (760 francs) et cinq fois le prix pour les personnes venant de l'extérieur du canton (environ 2 813 francs). Cet exemple montre que le tourisme cynégétique peut être contrôlé politiquement. La question est de savoir s'il existe une volonté politique de le limiter, ou si les cantons continueront de proposer des animaux sauvages comme trophées exclusifs à une clientèle fortunée.
Pour en savoir plus sur ce sujet : Le loup en Europe – comment la politique et la chasse de loisir compromettent la protection des espèces et exemples de textes pour des motions critiques envers la chasse dans les parlements cantonaux
Chasse aux trophées à l'étranger : tarifs, safaris et importations de trophées
À l'étranger, la logique du tourisme cynégétique de loisir apparaît clairement. Les organisateurs de safaris en Afrique du Sud et en Namibie publient des listes de prix détaillées, attribuant des montants fixes en euros aux différentes espèces animales. Antilopes, sangliers, chacals, gros gibier : chaque espèce a son prix. Des frais supplémentaires s'appliquent selon la catégorie et la taille du trophée, ainsi que les coûts de taxidermie et les droits d'exportation vers le pays de l'acheteur. Pour le buffle, l'antilope sable ou d'autres espèces prestigieuses, des forfaits à cinq chiffres en euros sont proposés pour quelques jours de chasse seulement
La Fondation pour le droit animalier (TIR) constate, dans un rapport sur la chasse aux trophées, que des citoyens suisses pratiquent régulièrement ce type de tourisme cynégétique et importent en Suisse des trophées d'animaux exotiques. La TIR qualifie ce tourisme de « discutable et très problématique » et souligne qu'une nette majorité de la population suisse rejette la mise à mort d'animaux sauvages dans le seul but d'obtenir des trophées et soutient une interdiction d'importer ces derniers. Ce que la minorité aisée considère comme un voyage d'aventure et une activité de loisir légitime contredit donc un consensus social de plus en plus marqué en Suisse.
Le processus de sélection est particulièrement problématique : ce ne sont pas les animaux malades, faibles ou considérés comme superflus pour la population qui sont chassés en priorité, mais plutôt les spécimens les plus forts, les plus grands et les plus impressionnants – car ils constituent les trophées convoités. Des études indiquent que cette sélection fondée sur la valeur du trophée peut altérer la structure génétique des populations fauniques à long terme, car les individus dominants, qui déterminent normalement la reproduction, sont délibérément éliminés. Il ne s’agit pas de conservation des espèces, mais bien de leur destruction.
Pour en savoir plus sur ce sujet : Animaux sauvages, peur mortelle et absence d’étourdissement : pourquoi la législation sur le bien-être animal s’arrête aux abords de la forêt , munitions au plomb et toxines environnementales issues de la chasse récréative
JAGD & HUND et autres salons professionnels : comment une industrie se célèbre
Le salon « JAGD & HUND » (Chasse et Chien) de Dortmund est considéré comme le plus grand salon de la chasse en Europe. Chaque année, les halls d'exposition se transforment en ce que les organisateurs appellent eux-mêmes « le plus grand terrain de chasse d'Europe » : un événement de plusieurs jours où armes, optiques, vêtements, véhicules tout-terrain et chiens sont présentés aux côtés de prestataires internationaux de voyages de chasse. La communauté des chasseurs s'y retrouve, réserve des safaris, compare les catalogues d'armes à feu et échange des informations sur les trophées. La ville hôte, Dortmund, met également en avant les retombées économiques positives du salon, qui remplit les hôtels, dynamise le secteur de la restauration et attire des milliers de visiteurs.
Ce qui manque à cette auto-description, c'est la question de ce qui est réellement mis en avant lors de ces salons. Les prestataires internationaux proposent des séjours de chasse pour des espèces animales parfois gravement menacées dans leurs pays d'origine, ou dont la chasse est très controversée sur les plans éthique et écologique. Chasse aux trophées de gros gibier en Afrique, chasses en haute altitude en Asie centrale, séjours de chasse à l'ours en Europe de l'Est : tout cela trouve son public entre la buvette et l'armurerie. Les questions éthiques et de bien-être animal soulevées par ces pratiques ne sont pas abordées dans le communiqué de presse officiel du salon. Seuls les chiffres de vente comptent.
Les salons de la chasse remplissent ainsi une double fonction : ils constituent un marché pour l’industrie cynégétique mondiale et un instrument de normalisation. Les visiteurs perçoivent la chasse comme une activité de loisir naturelle, avec son propre univers de la mode, ses célébrités et son style de vie. Les animaux chassés sont absents de ce tableau, si ce n’est sous forme de trophées, de fourrures et de spécimens naturalisés. Le salon présente la chasse telle que le lobby de la chasse souhaite la voir : grandiose, attrayante et moderne. Ce qu’il omet de montrer, c’est ce qui figure sur les listes de prix : l’animal mort, proposé comme service à la demande.
Pour en savoir plus : Images de chasseurs : Deux poids, deux mesures, dignité et angle mort de la chasse récréative et psychologie de la chasse
Économie du tourisme de chasse : qui profite, qui paie le prix
Les défenseurs de la chasse justifient régulièrement le tourisme cynégétique par des arguments économiques : les séjours de chasse valorisent les régions rurales, créent des emplois et génèrent des recettes fiscales pour les pays qui dépendent de ces revenus. Cet argument paraît pragmatique, mais il est sélectif et incomplet sur des points essentiels
Premièrement, une part importante des recettes ne profite pas aux régions de chasse elles-mêmes, mais aux organisateurs de voyages de chasse dans les pays d'origine des touristes, aux fournisseurs de matériel et aux propriétaires de lodges. Les communautés locales des zones de chasse, notamment en Afrique, ne bénéficient souvent que de manière limitée des revenus du tourisme de chasse, tout en subissant les conséquences écologiques et sociales de la chasse intensive de leur faune sauvage. Deuxièmement, pour la quasi-totalité des régions qui proposent actuellement du tourisme de chasse, il existe des alternatives équivalentes, voire plus rentables : l'observation de la faune, la photographie de nature, l'écotourisme et les programmes éducatifs peuvent générer les mêmes revenus, sans qu'aucun animal ne soit tué. L'affirmation selon laquelle le tourisme de chasse est économiquement indispensable ne peut être étayée empiriquement.
Troisièmement, et c'est crucial : la logique de la « conservation par l'usage » – que nous examinerons plus en détail dans la section suivante – lie la valeur économique d'un animal à la possibilité de le tuer. Dans ce calcul, les animaux sauvages n'ont de « valeur » que dans la mesure où ils peuvent être commercialisés comme trophées. Les espèces trop rares, trop petites ou trop peu attrayantes pour le marché des trophées sont totalement absentes de la justification économique du tourisme cynégétique. Il ne s'agit pas d'une logique de conservation, mais d'une logique de marché qui emprunte le discours de la conservation.
Pour en savoir plus : Chasse et bien-être animal : quelles conséquences cette pratique a-t-elle pour les animaux sauvages et quelles sont les alternatives à la chasse ? Comment aider efficacement sans tuer d’animaux ?
Éthique animale : quand la valeur d'une vie dépend de son trophée
Un bouquetin imposant aux cornes puissantes, un cerf majestueux aux bois massifs, un koudou aux cornes en spirale : plus l'animal est impressionnant, plus le prix est élevé. Le tourisme de chasse récréative réduit la vie de l'animal à sa valeur de trophée, non pas à sa valeur intrinsèque en tant qu'être sensible, mais à sa valeur marchande comme objet décoratif. Ce qui semble être une évidence économique est, du point de vue de l'éthique animale, un changement fondamental de valeurs : la protection n'existe que pour les animaux qui peuvent être tués et vendus. Les animaux qui « ne rapportent rien » ont, selon cette logique, moins de valeur.
La Fondation pour le droit animalier affirme qu'une nette majorité de la population s'oppose à la chasse aux trophées. L'idée de tuer des animaux protégés, rares ou particulièrement charismatiques simplement pour leurs cornes ou leur fourrure est contraire à une norme croissante de compassion et de bien-être animal qui s'est solidement ancrée dans la société ces dernières décennies. Cela est particulièrement évident dans des affaires très médiatisées : lorsque le lion Cecil a été tué comme trophée par un dentiste américain au Zimbabwe en 2015, cela a suscité l'indignation dans le monde entier. La réaction a démontré qu'une part croissante de la population ne considère plus les animaux comme des objets dont la vie peut être achetée.
Ce qui vaut pour les lions et les éléphants vaut aussi pour les bouquetins du Valais, les chamois des Alpes et les cerfs élaphes des territoires de chasse d'Europe de l'Est. Le mécanisme est le même : la vie d'un animal est mise en valeur. Seule sa visibilité géographique et médiatique diffère. Le tourisme cynégétique de loisirs normalise cette logique en la rendant réservable, mesurable et commercialisable, et en lui offrant un cadre festif lors des salons de la chasse.
Pour en savoir plus sur ce sujet : Animaux sauvages, peur mortelle et absence d’étourdissement : pourquoi la législation sur le bien-être animal s’arrête aux abords de la forêt et chasse aux trophées de loups : comment les interdictions de l’UE deviennent une farce à cause des failles
« La protection par l’usage » : L’argument le plus répandu et ses faiblesses
La « conservation par l'utilisation » est l'argument le plus souvent invoqué pour justifier la chasse aux trophées et le tourisme cynégétique. En résumé, l'idée est la suivante : si les animaux sauvages génèrent des revenus grâce à la chasse, les collectivités locales et les organismes gouvernementaux ont un intérêt économique à protéger la faune et ses habitats. La sécurité des animaux dépend donc de la rentabilité de leur survie. Ce raisonnement n'est pas totalement faux, mais il est sélectif, pose des problèmes éthiques et est moins étayé par des données empiriques que ne le prétendent ses défenseurs.
Le problème fondamental réside dans le mécanisme lui-même : selon cette logique, la protection n’est pas inconditionnelle, mais liée à la possibilité de tuer. Un animal que personne ne convoite comme trophée bénéficie ainsi d’une protection moindre. Une espèce qui perd de sa valeur en tant que trophée – parce qu’elle devient trop rare, parce que le marché évolue, parce que les prix des trophées chutent – perd également sa « valeur de protection ». Il ne s’agit pas d’une logique de conservation, mais plutôt de l’application des mécanismes du marché aux systèmes écologiques, ce qui engendre à long terme des résultats instables et éthiquement inacceptables. De plus, l’efficacité dépend crucialement de la répartition des fonds et de leur affectation réelle à des mesures de conservation – une question qui reste sans réponse satisfaisante dans de nombreuses régions de tourisme cynégétique.
L'alternative existe et fonctionne : au Botswana, par exemple, le tourisme cynégétique a été largement interdit en 2014. L'accent a alors été mis sur le tourisme photographique et l'observation de la faune sauvage. Les recettes ont augmenté, les populations d'animaux sauvages se sont rétablies et le pays est aujourd'hui l'un des exemples les plus réussis de tourisme de nature non létal. Cela montre que la « conservation par l'usage » n'est pas une fatalité, mais un choix politique – et un choix qui peut être remis en question. Le choix entre « chasse aux trophées ou absence de protection » est une fausse dichotomie que le lobby de la chasse entretient à son propre avantage.
Lire aussi : Le loup en Europe : comment la politique et la chasse récréative compromettent la conservation des espèces et Mythes de la chasse : 12 affirmations à examiner de manière critique
Perception du public : ce que le tourisme de chasse révèle sur la chasse
Des images de chasseurs de trophées posant à côté de lions, de bouquetins ou d'antilopes morts circulent sur les réseaux sociaux et suscitent régulièrement l'indignation publique. Pour les organisations de chasse, ces images posent problème : elles sapent tout discours d'« humilité », de « respect » et de « lien avec la nature » qu'elles mettent en avant pour justifier leurs activités. Quiconque sourit et pose devant l'objectif à côté d'un lion mort révèle concrètement ce que signifie le tourisme de chasse récréative – et surtout, ce qu'il ne signifie pas : la conservation, la protection de la nature et la responsabilité.
Même au sein de la communauté cynégétique, le tourisme de chasse ne fait pas l'unanimité. Lorsque les Grisons ont annoncé qu'ils ne développeraient pas ce type de tourisme et qu'ils augmenteraient les tarifs pour les chasseurs étrangers à un niveau prohibitif, ils ont également envoyé un signal clair : le tourisme de chasse nuit à l'image de la chasse. Cet argument était révélateur : ils n'avaient pas besoin de chasseurs étrangers car il y avait suffisamment de chasseurs locaux. Ce qui reste flou, cependant, c'est de savoir si le tourisme de chasse nuit à l'image de la chasse ou si le problème relève de la pratique elle-même. Quiconque fait abattre des animaux sauvages contre rémunération fournit un service. La question de l'acceptabilité sociale de ce service ne peut être tranchée par le seul lobby de la chasse.
Des sondages et des débats politiques dans plusieurs pays européens montrent que l'opinion publique est de plus en plus critique à ce sujet. En Suisse, une majorité est favorable à une interdiction d'importer des trophées de chasse. L'UE discute depuis des années d'un durcissement des restrictions à l'importation des trophées d'espèces protégées. Ceux qui considèrent le tourisme cynégétique comme socialement insignifiant ignorent qu'il influence le débat public et se heurte à l'opposition de majorités démocratiquement élues.
Pour en savoir plus : La chasse de loisir comme événement et le lobby des chasseurs en Suisse : comment fonctionne l’influence
Qu'est-ce qui devrait changer ?
- Interdiction d'importer des trophées de chasse en Suisse : la Suisse est un important marché d'importation pour les trophées de chasse. Une interdiction légale d'importation, similaire aux initiatives prises au sein de l'UE, envoie un signal clair : la Suisse n'achètera plus de trophées issus de pratiques de chasse problématiques. Les organisations de protection animale et une large majorité de la population soutiennent cette mesure.
- Restrictions fédérales concernant les permis de chasse pour les visiteurs étrangers : les cantons qui délivrent des permis de chasse pour des espèces recherchées aux chasseurs étrangers ne peuvent le faire que dans des cas exceptionnels très limités et justifiés par des raisons écologiques. Les permis de chasse au bouquetin, au chamois et au tétras lyre ne peuvent être utilisés comme source de revenus.
- Exigences de transparence pour le tourisme cynégétique en Suisse : les cantons délivrant des permis de chasse aux visiteurs étrangers devront publier le nombre, le type et les recettes générées par ces permis. Proposition modèle : statistiques de chasse transparentes
- Réglementation des salons de chasse : Les salons de chasse qui proposent des séjours de chasse aux espèces animales protégées ou menacées sur le territoire suisse ou avec la participation de la Suisse sont soumis à une réglementation plus stricte. Tout ce qui ne peut faire l’objet d’un commerce direct ne peut être commercialisé indirectement par le biais de forfaits de chasse.
- Promotion d'alternatives non létales au tourisme de nature : les cantons et le gouvernement fédéral financent les infrastructures d'observation de la faune, les programmes de photographie de nature et l'écotourisme. Ceux qui souhaitent préserver la faune sauvage comme atout économique investissent dans des alternatives non létales. Initiative modèle : l'observation de la faune sauvage comme alternative à la chasse récréative.
- Coopération internationale pour des règles CITES plus strictes : En tant que membre de la CITES, la Suisse plaide activement pour des réglementations plus strictes sur le commerce des trophées et la chasse aux trophées d’espèces menacées, agissant comme une force motrice et non comme un observateur silencieux.
Argumentation
« Le tourisme de chasse génère de la valeur ajoutée et protège donc la faune sauvage. » Cet argument inverse la cause et l'effet : si les animaux ne sont protégés que tant qu'ils peuvent être tués et commercialisés, il ne s'agit pas de conservation de la nature, mais d'un mécanisme de marché éphémère. Dès que le marché des trophées s'effondre, la motivation en faveur de la conservation disparaît. Le Botswana a démontré que le tourisme de nature non létal crée des incitations à la conservation bien plus stables et éthiquement justifiables. De plus, une part importante des recettes issues du tourisme de chasse ne profite pas aux communautés locales ni aux programmes de conservation, mais aux voyagistes et aux organisateurs de safaris dans les pays d'origine des chasseurs.
La chasse aux trophées est une activité de loisir légale ; c’est un choix personnel pour les chasseurs. La liberté individuelle a ses limites lorsqu’elle s’exerce au détriment d’autrui – en l’occurrence, au détriment d’animaux sensibles et d’un consensus social qui rejette massivement la chasse aux trophées. La majorité de la population suisse est favorable à l’interdiction d’importer des trophées de chasse. Une activité de loisir pratiquée contre la volonté d’une telle majorité exige une justification particulièrement solide – or, la chasse aux trophées n’en fournit aucune.
« Seuls les animaux les plus forts sont chassés – cela améliore le patrimoine génétique de la population. » Or, c'est tout le contraire qui a été démontré. L'élimination sélective des individus les plus grands, les plus forts et les plus impressionnants prive les populations précisément des animaux qui, en temps normal, domineraient la descendance. Des études montrent que cette forme de sélection réduit à long terme des caractéristiques génétiques telles que la taille des bois et des cornes. Les défenseurs de la chasse justifient cette pratique par un argument qui contredit les données scientifiques.
« Les salons de la chasse sont comme tous les autres salons du tourisme. » La différence réside dans le produit : un salon du tourisme vend des séjours de vacances. Un salon de la chasse vend, entre autres, des droits de chasse pour des espèces animales dont la chasse est controversée sur le plan écologique ou réglementée au niveau international. Quiconque commercialise des séjours de chasse au lion, au buffle ou au bouquetin comme un produit de loisirs courant se heurte à la difficulté de le justifier auprès d’une société attachée au bien-être animal.
« La Suisse n’y est pour rien – c’est un problème qui concerne d’autres pays. » La Suisse est le pays d’origine des touristes chasseurs, un importateur de trophées de chasse et le lieu d’événements et d’associations cynégétiques qui promeuvent et facilitent le tourisme cynégétique international. La Suisse fait partie intégrante du système et, en tant que démocratie prospère, elle a le devoir de reconnaître sa responsabilité partagée et de prendre les mesures qui s’imposent.
« Le tourisme de chasse dans les cantons suisses n’est pas du tourisme ; c’est simplement une coutume locale. » Un bouquetin vendu à un chasseur étranger pour une somme à cinq chiffres ne meurt pas plus « localement » qu’un bouquetin tué lors d’un safari international. La proximité géographique ne change rien à la logique économique : ici, un animal sauvage est commercialisé comme un trophée, quelle que soit la provenance du client.
Liens rapides
Articles sur Wild beim Wild :
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Sources externes :
- Fondation pour le droit animal (TIR) : Un tourisme de chasse discutable et très problématique (Le monde des animaux 2022, PDF)
- SRF : Interdit aux étrangers – Les Grisons font fuir les touristes chasseurs
- SRF : Les étrangers sont de nouveau autorisés à pratiquer la chasse aux trophées, une pratique controversée, en Valais
- ProTier : Droit de la chasse – chasse aux trophées pour étrangers fortunés
- CHASSE ET CHIENS : Site web officiel du salon
- PETA : Chronique des accidents de chasse en Allemagne, en Autriche et en Suisse
- Wikipédia : Chasse aux trophées – aperçu et controverse
Notre revendication
Le tourisme cynégétique représente la chasse dans sa forme la plus aboutie et la plus cynique : une industrie mondiale des loisirs où les animaux sont transformés en expériences à réserver, en articles à vendre et en trophées décoratifs. Ceux qui commercialisent les animaux sauvages de cette manière peuvent difficilement parler de « conservation », de « lien avec la nature » ou de « responsabilité » envers l’animal. Le discours et la pratique sont en contradiction, et le tourisme cynégétique illustre ce décalage plus clairement que toute autre forme de chasse.
Une politique moderne de gestion de la faune sauvage, soucieuse du bien-être animal et de la conservation des espèces, doit s'attaquer à ces contradictions et les corriger politiquement. Cela implique : l'interdiction d'importer des trophées de chasse, une restriction fédérale de la délivrance de permis de chasse aux visiteurs étrangers, une plus grande transparence concernant le tourisme cynégétique en Suisse et la promotion systématique d'activités de plein air non létales. La question n'est pas de savoir si les régions doivent être autorisées à tirer profit économiquement de la faune sauvage, mais comment : par l'observation de la faune (appareils photo, jumelles) et le respect de l'animal vivant, ou par la chasse (armes à feu, tarifs et trophées). Ce dossier est régulièrement mis à jour en fonction des nouvelles données, de l'évolution de la situation politique et des décisions de justice.
À propos de la chasse de loisir : dans notre dossier sur la chasse, nous rassemblons des vérifications de faits, des analyses et des rapports de fond.